J’ai dit aurevoir à mon accouchement raté

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Dur dur de faire comprendre (même si on n’en a pas vraiment envie et qu’on souhaite juste qu’on nous fiche la paix) de ne pas nous demander d’oublier notre accouchement. Elles me comprendront, ces femmes qui ont vécu des accouchements douloureux psychologiquement.

Pour ma part, j’ai eu besoin de l’exprimer en vidéo puis de l’écrire sur un papier que j’ai ensuite brûlé. Malheureusement, il y aura toujours des gens pour vous dire « oublie tout ça, c’est du passé ». C’est sur cette phrase que je me permets de rebondir aujourd’hui histoire qu’on me laisse tranquille avec mon accouchement une bonne fois pour toute.

J’ai vécu une grossesse sans problème, sans douleurs, pendant un peu plus de 8 mois. Avec un bébé qui bougeait beaucoup et avec lequel j’avais déjà tissé quelque chose de spécial, dans les bons, comme dans les mauvais moments. Durant ma grossesse, je ne me suis jamais sentie seule, car il y avait toujours ce petit bout en moi à qui je pouvais parler, un peu comme un confident, comme mon nouveau meilleur ami. Pendant cette période de ma vie, j’ai vraiment eu l’impression, pour la première fois de ma vie, que quelqu’un m’écoutait, que quelqu’un m’aimant telle que j’étais, que ma vie était bénéfique au moins à un petit être sur cette Terre.

J’avais ma vision de l’accouchement idéal, dans une maison de naissance, avec mon chéri et la sage-femme, dans une grande baignoire pour minimiser les douleurs et pouvoir rentrer le plus vite possible à la maison, sans aucune aide « médicamenteuse ».

En ce jour de Saint-Valentin 2015, quelque chose n’allait pas, je le sentais. Voilà 2 jours que je ne ressentais plus les fameux coups de pied de ma fille. A 5h30, je décide de me rendre seule (mon chéri travaillait de nuit) à l’hôpital. J’espérais encore pouvoir rentrer juste après l’échographie qui aurait montré, comme d’habitude, que tout allait bien. Nous étions à 3 semaines du terme.

Le coeur du bébé bat, mais beaucoup trop régulièrement. On me dit qu’il faut que je me prépare à un accouchement dans la journée (cool, le jour de la St-Valentin !). Alors j’écris à mon chéri qui était sur la route du retour pour lui dire de venir direct à l’hôpital. Puis tout s’est accéléré à tel point que je ne contrôlais plus rien. Rares sont ces moments où vous vous sentez aussi importante qu’un grain de poussière. Le médecin-chef se met à stresser toute son équipe en disant qu’il faut sortir la petite tout de suite, qu’elle est en détresse.

Et moi donc ! J’essayais de retenir mes larmes. J’avais peur. Je me disais que j’allais perdre mon bébé. 3, peut-être 5 bonnes minutes d’angoisse intense. Moi qui déteste pleurer devant les gens, moi qui ne comprend pas ce qui m’arrive et à qui personne n’explique quoi que ce soit. Je ne me suis jamais sentie aussi seule de toute ma vie et pourtant j’ai un certain bagage. Voilà que toute une équipe d’infirmiers, de sages-femmes et de médecins débarquent dans ma chambre. On me met toute nue sur le lit (voilà comment j’ai perdu toute dignité), on m’enlève mes rares bijoux. Il fait super froid et mon stress intense n’arrange rien, je tremble comme une feuille alors qu’on m’amène dans la salle d’opération, je pleure toute les larmes de mon corps, je sais que mon bébé va mal et pire que tout, mon état d’esprit n’arrange sûrement pas les choses mais impossible de me calmer ou de faire baisser mes pulsations.

J’ai a peine eu le temps d’apercevoir mon chéri qui lui aussi, a été pris au dépourvu en arrivant lorsque les infirmiers lui ont direct sauté dessus pour lui enfiler sa blouse. Sur le chemin de la salle d’op, l’infirmière arrive tout de même à me faire sourire, on va me faire une péridurale, je ne sentirai rien et tout se passera bien. J’arrive encore à plaisanter en disant que j’ai horreur des aiguilles. Petit moment bref d’humour très vite dévasté par le médecin-chef qui envoie « pas le temps pour la péridurale, il faut la sortir tout de suite, anesthésie générale ! ». Quel gros con ! Quel empathie ! Je suis là bordel ! Est-ce que quelqu’un est au courant que j’ai aussi des émotions et qu’un minium d’attention pourrait éventuellement me faire du bien ? J’ai l’impression d’être un morceau de viande sur une table d’opération. Mon chéri est pour le coup interdit de salle d’opération pour des raisons d’hygiène.

Je sais qu’on peut mourir d’une anesthésie générale. Je laisse sortir encore toutes les larmes qu’il me reste car si je devais y rester, en ce jour de la St-Valentin, personne ne m’aura laissé dire au revoir à mon chéri. Je vais mourir toute seule sans avoir vu ma famille, ni mon bébé. Je suis dans un tel état d’angoisse et de tremblements. On ne peut pas comparer une césarienne programmée à ce genre de situation d’urgence. Avec une césarienne normale, vous pouvez prendre votre enfant dans vos bras, vous pouvez « suivre » votre accouchement. C’est la mort dans l’âme qu’on me pose un masque sur le visage. Je sens un liquide froid sur le haut du pubis, là où on va ouvrir pour sortir la petite. L’anesthésiant n’est-il pas censé déjà avoir fait effet ? De nouveau, un vent de panique s’empare de moi. Sont-ils au courant que je suis encore réveillée, que j’ai froid, qu’ils vont m’ouvrir alors que je ressens encore tout ???

Je me réveille à 8h30. Ma fille est née à 7h18. Je n’ai pas entendu son premier cri. Je n’ai su que plus tard à la maison, lors de la réception des papiers de l’hôpital, qu’il avait fallu 15 minutes pour la réanimer. Si je m’étais rendue 1 heure plus tard à l’hôpital, j’aurais dû accoucher d’un bébé mort né. Je n’ai pas pu la prendre dans mes bras à la naissance. Elle était dans une couveuse, avec des aides respiratoires. J’ai juste pu l’apercevoir un instant avant qu’elle parte pour un autre hôpital avec un service de neonat alors que j’étais encore dans un état semi-comateux. On m’a expliqué qu’il n’y avait pas de place libre pour moi dans cet hôpital et que je devais rester là en attendant qu’une place se libère. J’étais détruite. Jusqu’au bout, ce jour qui aurait dû être l’un des plus merveilleux de ma vie était un véritable cauchemar. Comme si le sort s’acharnait sur ma vie pour en faire un enfer, même dans les moments les plus heureux.

Heureusement, le personnel du premier hôpital a été merveilleux. Le médecin-chef est même venu s’excuser pour avoir été aussi expéditif lors de l’intervention. Mais on m’a bien fait comprendre que c’était une situation d’urgence (ils m’ont dit qu’ils ne faisaient que 3 accouchements de ce genre par année) et qu’ils n’avaient pas le temps de faire dans le sentiment car la vie de la petite était en jeu. Je ne leur en voulais pas, ils avaient sauvé ma fille et j’étais toujours vivante. Durant cette longue journée loin de ma fille (mon chéri l’avait suivi jusqu’à l’autre hôpital), j’ai eu droit aux visites régulières des sages-femmes et des médecins qui étaient vraiment aux petits soins pour moi. J’étais seule dans une chambre, on m’a installé la télé pour me changer les idées et on me l’a même pas fait payer. J’ai eu droit à la visite bénéfique de ma meilleure amie. J’ai appris qu’une place s’était libérée dans l’hôpital de ma fille et j’ai été transféré par ambulance. Les ambulanciers étaient super (une jurassienne comme moi). On pouvait parler de tout et de rien. Je n’ai pas vu le temps passer. Et puis, je suis arrivée au CHUV…

J’ai atterri dans une chambre avec une autre maman. Sur le moment, j’étais heureuse d’avoir un peu de compagnie pendant mon séjour. J’ai pu retrouver mon chéri. On m’a assise sur une chaise roulante et on m’a amené voir ma fille. Et là, j’ai eu un énorme choc. Je pense que c’est à ce moment-là que quelque chose s’est brisé en moi. Ma fille avait des tubes et des perfusions partout. Moi qui voulait un accouchement naturel, j’ai finalement offert à ma fille le plus médicalisé de tous. Que de douleurs pour un si petit bébé. 2,4 kg de petite fille combative. Elle était maintenue en hypothermie pour préserver ses organes vitaux. Elle était nue sous une drôle de combinaison d’astronaute. Elle me faisait mal au coeur. Dans ma tête et en la voyant dans cet état, je n’arrivais pas à me dire qu’elle allait survivre et je me suis « barricadée » en moi afin de souffrir le moins possible si je devais la perdre.

Dans ma chambre, un rideau me séparait de ma voisine. J’étais du côté porte donc impossible d’avoir la lumière du jour. Elle ne me parlait que le strict minimum. « Bonjour » quand elle se rendait aux toilettes le matin et « bon appétit » quand elle me croisait et que je mangeais. J’étais seule et déprimée. Les soignants ne venaient me voir que pour le strict minimum (changement du pansement et encore, c’était pour se foutre de la tronche du type de pansement « moyen-âgeux » que les chirurgiens de l’autre hôpital m’avaient fait alors que pourtant, la cicatrice était magnifique) ou pour me donner mon plateau de nourriture et ma morphine. D’ailleurs, pendant ce temps, en neonat, ma petite ingérait en permanence des tubes et des tubes de morphines. Lorsque mon chéri est parti, j’ai pleuré comme une madeleine. Ce n’était que le premier de 8 jours de cloisonnement hospitalier. Le premier soir, un infirmier m’a apporté le tire-lait. J’ai dû me débrouiller seule pour apprendre à l’utiliser. Résultat, comme je m’y prenais mal, mes seins se sont engorgés et après 2 jours, avaient la tronche de ceux d’une mère qui allaitait depuis 8 mois. L’allaitement à complètement foiré et plus moyen de tirer du lait, sans compter les magnifiques vergetures que cela a causé. Entre temps, des biberons de lait étaient donnés à ma fille. Quand bien même j’aurais voulu allaiter, elle était déjà habituée à la tétine et ne savait que faire de mon mamelon endolori qui ne donnait aucune goutte de lait. Elle était déjà maligne ma fille.

Le premier soir, je n’en pouvais déjà plus de cette foutue poche d’urine. J’ai dû sonner à plusieurs reprises pour qu’on vienne me l’enlever et que je puisse enfin aller aux toilettes comme une personne valide. La cicatrice tirait mais je ne voulais pas me laisser aller. Les soirées étaient longues. Pas de bouquin, pas de télé et toujours ce foutu rideau tiré entre les deux lits (il le restera jusqu’au bout). Au bout du 3e jour d’ennui et de déprime, j’ai demandé si on pouvait m’apporter la télé (les télés se fixaient après la table de chevet…). On m’a répondu que ça n’en valait pas la peine puisque je sortais dans 2 jours… Ok… Je suis trop gentille, peut-être même un peu trop conne. Je ne suis pas sortie 2 jours après, mais 4 à cause de ma mauvaise prise en charge et de l’engorgement de mes seins qu’il a fallu soigner. J’ai laissé passer, comme je n’étais plus que l’ombre de moi-même. Je faisais un putain de baby-blues et ce n’est que des mois plus tard que j’ai compris que j’étais toujours en pleine dépression post-partum. Au bout du 3e jour, mon lit était plein de sang, j’ai dû le changer moi-même (avec une césarienne tout fraîche) avec mon chéri puisque personne ne s’occupait de faire les lits. La poubelle commune est même restée 2 jours entiers complètement remplie. Je devais attacher un petit sac en plastique à ma table de chevet pour jeter mes mouchoirs et mes emballages de médocs. La salle de douche était crado. L’hygiène était déplorable.

La nuit, c’était l’enfer. Les duvets des hôpitaux sont protégés à l’intérieur par une sorte de plastique qui ne laisse pas passer l’air. Du coup, avec la chute des hormones, les médicaments et tout le tralala, j’étais régulièrement prise de sueurs froides tout en étant mouillée de chaud. Mes tremblements tiraient sur ma cicatrice. Pendant ces moments, je serrais le doudou que m’avait amené mon chéri contre moi et j’essayais de me rendormir après avoir pris une nouvelle pastille de morphine.

En neonat, ma fille se battait comme un diable, elle faisait des progrès jour après jour et reprenait de jolies couleurs (la jaunisse). Elle faisait parfois des sourire et moi, j’avais tout le temps les yeux fixés sur le monitoring, vérifiant que le cœur et la respiration était réguliers. Le service en neonat était par contre irréprochable. Les médecins étaient super gentils et attentifs aux parents. On se serait crû dans un autre monde. Enfin, on avait à faire à des gens compréhensifs et compétents. J’aimais me rendre vers ma fille vers 23h, après le changement de service. Quand tout était calme. Je pouvais lui faire des soins, je pouvais la toucher et de nouveau reprendre confiance en la vie. En neonat, j’ai développé une espèce de paranoïa des microbes. Avant d’entrer et en plus comme on était en pleine période de grippe, il fallait se désinfecter les mains et les bras et porter des masques. J’ai pris l’habitude de cette routine qui m’a marqué jusqu’aux 11e mois de ma fille. Je sais que les gens s’en fiche pas mal de se laver les mains après être allé aux toilettes ou de s’être mouché. Il était hors de question qu’on approche ma fille si on était malade ou qu’on la prenne sans se laver les mains. Elle ne s’était pas autant battu à l’hôpital pour qu’on lui refourgue des microbes chez nous.

Du 6e au 8e jour, nous avons pu dormir dans une aile spécialement conçu pour les parents. Mon chéri pouvait dormir avec moi la nuit, on avait notre propre chambre avec télé, salle de bain et balcon tout en haut de l’hôpital. On allait manger au restaurant de l’hôpital et j’ai pu reprendre un peu des forces à partir du moment ou j’ai pu quitter ma voisine antisocial et son rideau pourri. Au bout du 12e jour, nous avons pu rentrer à la maison avec la petite et nous faire à notre nouvelle vie de famille. J’ai été suivie par une pédopsychiatre afin de m’aider à surmonter ce choc. Ca a marché un peu mais pas suffisamment pour arrêter de penser à chaque instant que je risque de perdre ma fille. Je ne fais confiance à personne car personne dans mon entourage ne sait ce que ça fait d’être à deux doigts de perdre un bébé. La seule personne qui ne m’a jamais dit d' »oublier », c’est ma meilleure amie et pourtant, elle n’a pas encore d’enfant. Elle est d’une sagesse exceptionnelle et je lui souhaite un jour de réaliser son rêve d’avoir un bébé. Elle a su immédiatement quand je me sentais pas bien et elle a su m’aider à faire face quand mon entourage proche était à côté de la plaque.

A quoi pensent ces gens qui me disent d’oublier ? Oublier mon accouchement ? Pourquoi ? Parce qu’il ne rentre pas dans la norme ? Parce qu’il ne peut pas être considéré comme un « vrai » accouchement ? Parce que peut-être le fait de me voir souffrir, cela met mal à l’aise les gens, un peu comme quand on fait comme si de rien n’était quand on passe à côté d’un rom qui mendie ? Peut-être qu’on gêne ? Moi et ma souffrance. Peut-être que c’est gonflant, une maman qui a eu un des pires accouchements qu’on puisse rêver d’avoir. Peut-être que dans le monde des bisounours, tout est beau et joyeux et les gens qui souffrent, on préfère les oublier. Si on prend cette remarque dans l’autre sens, si je dis à une maman qui a eu un magnifique accouchement « c’est bon maintenant il faut oublier », comment va-t-elle le prendre ? Est-ce qu’on a envie d’oublier cette fois où l’on voit son enfant sortir de son ventre et cette première fois qu’on le prend dans ses bras. Est-ce qu’on a envie d’oublier son premier cri ? Sa première tétée ? Sa première nuit passée à côté ?

Mon accouchement reste un accouchement. Qu’il soit beau et merveilleux et qu’on veuille l’inscrire dans le marbre jusqu’à la fin de ses jours ou qu’il soit terrible et difficile et qu’on regrette de ne pas pouvoir faire partie de ces mamans qui auront pu vivre ce moment comme le plus merveilleux de leur vie. Il est là ! Je ne l’oublierai pas ! Comme pour chaque maman, il est inscrit dans ma mémoire et je vivrai avec jusqu’à la fin de ma vie.

Alors aujourd’hui, je souhaite une seule chose, c’est qu’on arrête de faire semblant de comprendre ce que j’ai vécu. Ça ne m’aide pas, c’est pire. Si vous voulez m’aider, laissez-moi tranquille avec mes souvenirs.

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